Respiration

Une inspiration profonde

Hier soir, avant de me coucher, j’ai encore pleuré. Mes larmes portaient en elles la douleur d’un couteau enfoncé dans une plaie bien trop profonde, une blessure que certain.e.s ont tenté de dissimuler avec un « ça va aller » superficiel et condescendant.  

Comme beaucoup, j’ai été bouleversée par les images effroyables du meurtre de l’Africain-Américain Georges Floyd à Minneapolis. Cette scène insoutenable, je l’ai ressentie dans ma chair, dans les moindres interstices de mon être. Le poids du genou de Derek Chauvin sur ma nuque m’a éteinte, étouffée et contrainte au silence pendant plusieurs mois. Incapable de trouver le sommeil, de me départir des angoisses provoquées par ces images d’horreur, j’ai été plongée brutalement dans un gouffre sans fond. Dans ma chute, je me suis surprise à errer dans les rues de Montréal et à ressentir, pour la première fois, mon être respirer. 

Inspiration profonde, contraction exagérée du diaphragme, je décidai de retenir mon souffle un court instant afin de me sentir vivre. Un instant qui me sembla une éternité. L’hésitation me gagna : devrais-je libérer l’air contenu dans mes poumons, en avais-je le droit ? Je réalisai à ce moment précis que ma respiration était un acte politique.

Nous sommes nombreux.ses à avoir été affecté.e.s par l’assassinat de l’Africaine-Américaine Breonna Taylor à Louisville mais peu à avoir réagi au décès de Regis Korchinski-Paquet à Toronto[2]. Il est bien trop facile d’utiliser « la référence [états-unienne] comme diversion [3]» pour ne pas se confronter à nos réalités locales. Pourtant, Bony Jean-Pierre[4], Pierre Coriolan[5], Nicholas Gibbs[6] ont bel et bien été tués sous nos yeux et « nous faisons encore l’expérience d’un monde où des humanités subalternisées ne suscitent pas la même capacité d’indignation et de mobilisation lorsqu’elles sont menacées dans leur intégrité physique et morale », rappelle l’écrivain sénégalais Felwine Sarr. Un monde dans lequel les subalternes[7] ne peuvent « pleinement épanouir leurs potentialités humaines [8]».  

Alors, que faire? Rappeler constamment que nos vies comptent?

À l’instar du journaliste et activiste canadien Desmond Cole, qui « n'a jamais été aussi reconnaissant pour les fleurs […] pour l'eau, pour le soleil qui [lui] sèche les pieds […] pour l'amitié affectueuse, pour la vie », j’ai décidé de take « a deep breath » (une inspiration profonde)[9], de m’éloigner du tumulte, d’être de connivence avec la nature afin de me sentir appartenir à un tout. D’habiter pleinement le monde.

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Respiration présentée à la galerie de l’UQAM s’intéresse à un acte anodin qui dans un contexte lié aux communautés afrodescendantes et africaines devient éminemment politique. Le souffle, qui peut leur être ôté à tout moment de façon réelle ou symbolique, fait peser une épée de Damoclès sur les vies noires.

Les récentes actualités étatsuniennes qui ont embrasé le monde, conduit des millions à scander à l’unisson « Black Lives Matter », témoignent précisément de cet épuisement globalisé, une exténuation qui n’épargne, bien évidemment, pas la province canadienne française. 

Pourtant, le Québec demeure dans un déni de lui-même, refusant catégoriquement de faire face à une réalité qui écrase, étouffe, anéantit et annihile une partie de sa population sous le poids de la violence. Le racisme continue, quant à lui, de remplir sa tâche et « même caché derrière un paternalisme de bon aloi, rappelle le cinéaste Raoul Peck, il reste [tout de même] brutal et efficace [1]».

Dans ce tumulte incessant, la respiration devient résistance et résilience. Elle se fait poésie. En s’arrêtant précisément sur les silences, les hésitations, les soupirs et les inspirations, les artistes montréalais.e.s Moridja Kitenge Banza, Marie-Laure S. Louis, Siaka S. Traoré et Marie-Danielle Duval révèlent la force politique du « respirer », iels le subliment

 

[1] Raoul Peck, « J’étouffe », Le 1hebdo, Paris, 17 juin 2020.

[2] Codi Wilson et Bryann Aguilar, « Memorial and “walk for justice” held for Regis Korchinski-Paquet », CTW News, section Toronto News, Toronto, 25 juillet 2020.

[3] Une diversion qui est aussi habilement utilisée outre-Atlantique pour ne pas adresser les cas de violences policières sur le territoire français. Voir à ce sujet l’ouvrage de Assa Traoré et Geoffroy De Lagasnerie, Le combat Adama, Stock, Paris, coll. « Les essais », 2019, 249 p.

[4] Benoît Philie, « Mort de Pierre Coriolan: la Ville poursuivie pour une intervention policière «d’une violence inouïe» », Le Journal de Montréal, Montréal, 7 février 2018.

[5] Marie-Michèle Siou et Marco Fortier, « Mort de Bony Jean-Pierre: «un petit pas vers la justice» à Montréal-Nord », Le Devoir, section Société, 25 mai 2017.

[6] « Une manif salue la mémoire de Nicholas Gibbs, abattu par des policiers en 2018 », La Presse, 2019, en ligne, <https://www.lapresse.ca/actualites/justice-et-faits-divers/2019-08-17/une-manif-salue-la-memoire-de-nicholas-gibbs-abattu-par-des-policiers-en-2018>, consulté le 25 août 2020.

[7] Gayatri Chakravorty Spivak, Les subalternes peuvent-elles parler?, traduit par Jérôme Vidal, Paris, Éd. Amsterdam, 2009, 109 p.

[8] Felwine Sarr, Habiter le monde. Essai de politique relationnelle, Montréal, Mémoire D’encrier, coll. « Cadastres », 2017, 59 p.

[9] Desmond Cole, « Deep breath (may) », The Skin We’re In: A Year of Black Resistance and Power, Doubleday Canada, 2020, p. 79‑81.

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